Sandrine Lusamba est chargée de la Communication et de la Mobilisation au sein de l’association Sofepadi (Solidarité Féminine pour la Paix et le Développement Intégral) en RDC. Cette association promeut les droits des femmes en portant assistance aux victimes de violences et en sensibilisant la société.
Quel est le travail de votre association ?
La Sofepadi a comme mission de défendre et promouvoir les droits spécifiques des femmes et des enfants. Elle assure la prise en charge holistique des survivantes des violences sexuelles et de violences basées sur le genre. Cette prise en charge est médicale , psychologique, juridique et judiciaire ; mais concerne aussi la réinsertion socioéconomique et scolaire. Nous facilitons l’accès aux soins maternels et à la planification familiale mais aussi aux services de la santé sexuelle et reproductive des jeunes. Nous travaillons aussi à la participation politique des femmes, à la cohabitation et à la résolution pacifique des conflits. Nous intervenons via le plaidoyer pour l’amélioration du statut de la femme congolaise, le leadership féminin et la construction d’un mouvement féminin fort.
En quoi consistent précisément ces viols et mutilations comme arme de guerre en RDC ?
La partie est de la RDC n’a pas connu d’accalmie réelle depuis deux décennies, et le recours au viol a été décrit comme une véritable stratégie de guerre. Ces violences comprennent des actes qui infligent une souffrance physique, mentale et sexuelle, des menaces proférées relatives à ces souffrances, la contrainte et les privations de liberté.
Quelle population cela touche-t-il ?
Les violences sexuelles touchent majoritairement les femmes de tous âges. Depuis 2016, nous avons commencé à recevoir et prendre en charge des hommes et des garçons victimes.
Aidez-vous les victimes à se réintégrer dans la société ? Si oui, comment ?
Oui, car la réinsertion socioéconomique est une des composantes de la prise en charge holistique. La Sofepadi a mis en place des centres d’apprentissage des métiers où les survivantes choisissent une formation. A la fin de la formation, elles sont dotées d’un kit de réinsertion afin de leur permettre de répondre à leurs propres besoin et à ceux de leurs familles. Afin d’insister sur l’entraide mutuelle, nous avons initié des AVEC (Association Villages d’Epargne et de crédit) : les femmes forment des groupes et épargnent un montant précis chaque semaine. Celles en âge d’aller à l’école et qui souhaitent continuer leur études bénéficient d’une prise en charge scolaire.
Peuvent-elles porter plainte et obtenir réparation ?
Oui, mais il est parfois difficile de retrouver les auteurs (si le viol est commis par les milices par exemple). Si le viol est commis par les militaires des forces armées congolaises ou de la police congolaise, le gouvernement est civilement responsable mais la réparation est quasiment inexistante.
Nous avons entamé, avec d’autres OSC (Organisations de la Société Civile), un plaidoyer pour obtenir une loi sur la réparation. En février dernier, lors de notre dernier plaidoyer auprès de la présidente de l’Assemblée Nationale de la RDC, celle-ci a promis que la proposition de loi serait étudiée et considérée dans un futur proche.
D’un point de vue psychologique, comment les victimes s’en sortent-elles ? Et d’un point de vue physique ?
Psychologiquement, le processus de guérison dépend de l’impact du viol et de la capacité de résilience de la victime. Il y a des femmes qui s’en sortent au bout de cinq séances, d’autres qui ont besoin de beaucoup plus de temps. Certaines sont agressées à plusieurs reprises : cela empire la situation.
Physiquement, celles qui ont subi des viols avec beaucoup de brutalité, viols de masse ou introduction d’objets dans l’appareil génital, subissent différentes sortes d’interventions chirurgicales réparatrices. Malgré tout, certaines perdent l’usage de leur utérus.
Comment sont-elles accueillies par la société ?
Dans les années passées, les victimes étaient rejetées par leur communauté, et même par leur propre famille. Les époux n’étaient pas capables de l’accepter. Selon eux, leur femme était complice. On a alors eu à mettre en place un mécanisme de protection de l’identité de la victime afin de lui éviter le regard dégradant de la société. Les OSC (Organisation de la Société Civile) comme la Sofepadi ont joué un grand rôle dans la lutte contre la stigmatisation.
Il y a aussi l’organisation des audiences ou chambres foraines, qui permettent de redonner leur dignité aux victimes. Ce sont des tribunaux organisés dans les villages ou dans le milieu où se sont déroulés les faits. Quand on juge l’auteur en présence des familles cela permet de confirmer l’innocence de la victime et de redorer son image.
Leur est-il possible de trouver un mari après cela, dans le cas des jeunes filles ?
Pour certaines oui, mais dans la plupart des cas il y a une sorte de résistance dans la famille de l’époux.
Dans le cas où des enfants naissent de ces viols, que se passe-t-il pour eux ?
Nous avons reçu en 2013 une jeune fille qui étaient tombée enceinte. Nous l’avons accompagnée jusqu’à l’accouchement et même après. La jeune fille nous a déclaré qu’elle ne serait pas en mesure de voir cet enfant. De nombreux enfants et jeunes souffrent de stigmatisations. Ils sont très souvent rejetés (même par leurs mères), taxés d’enfants serpents ou d’autres appellations.
Il y a un véritable problème d’identité qui se pose pour cette génération qui n’a jamais été considérée dans sa totalité, étant toujours assimilé aux femmes violées. La majorité de ces enfants n’ont pas d’identité officielle, ni de nationalité : ils n’existent pas juridiquement.
Est-il possible de chiffrer le nombre de victimes de ces viols en RDC ?
Actuellement il n’est pas possible de connaître le nombre exact de cas sur toute l’étendue du pays. Le gouvernement ne détient pas une base de données à jour et le système de collecte des données au niveau national est pratiquement inexistant. En ce qui concerne les cas pris en charge par la SOFEPADI, durant les dix dernières années (2009-2019), il y a eu 6112 cas des violences sexuelles identifiés et pris en charge.
Coline Cornuot
